Un article rédigé par Joëlle Loretan
Le développement des énergies renouvelables, en particulier du solaire, l’essor de l’électromobilité, l’électrification du chauffage ou encore l’apparition de l’autoconsommation transforment en profondeur la manière dont l’électricité est produite, distribuée et consommée. Le système devient plus décentralisé, plus variable et plus interactif. « Il faut avoir conscience que nous sommes passés d’un système reposant sur une cinquantaine de productrices et producteurs et quelques centaines de centrales, relativement simple à coordonner, à une production désormais largement décentralisée, portée par des dizaines de milliers d’actrices et d’acteurs. La numérisation est précisément ce qui permet aujourd’hui d’assurer cette coordination », rappelle Olivier Stössel, responsable des réseaux à l’Association des entreprises électriques suisses (AES). Dans ce contexte, la numérisation n’est pas un luxe technologique : elle devient une condition de fonctionnement. Autrement dit, plus le système énergétique se complexifie, plus il a besoin d’intelligence pour rester stable, fiable et efficace.
Ce changement de paradigme tient à une évolution fondamentale : la frontière entre les personnes qui produisent et celles qui consomment l’électricité s’estompe. De plus en plus de gens produisent une partie de leur énergie, la stockent, la partagent ou adaptent leur consommation en fonction de la disponibilité du courant. Ces nouveaux usages offrent un potentiel considérable pour la transition énergétique, mais ils rendent aussi le pilotage du réseau nettement plus exigeant.
Dans un système dominé par les énergies renouvelables, la production n’est plus toujours synchronisée avec la consommation. Le soleil ne brille pas selon les pics de demande, et le vent ne souffle pas sur commande. Pour maintenir l’équilibre du réseau, il devient indispensable de disposer de données précises, fréquentes et exploitables, capables d’alimenter des outils de gestion et de prévision en temps quasi réel. Le numérique agit ici comme un langage commun entre production, consommation et infrastructures.
Les compteurs intelligents – ou smart meters - constituent en réalité la base technique de ce nouveau système énergétique. En Suisse, la loi sur l’approvisionnement en électricité impose aux entreprises d’électricité d’équiper 80 % des points de mesure des client·e·s d’ici fin 2027 de systèmes de mesure intelligents. Contrairement aux compteurs traditionnels, relevés une ou deux fois par an, les compteurs intelligents mesurent la consommation par intervalles de quinze minutes et transmettent automatiquement ces données. Cette granularité temporelle change la donne. Elle permet d’établir des décomptes plus précis, de mieux comprendre les profils de consommation et d’adapter les usages aux moments où l’électricité est abondante.
Il est important de le souligner : le compteur intelligent ne permet pas de savoir quels appareils sont utilisés dans un ménage. Il mesure une consommation globale, sans identifier les équipements spécifiques.
À l’échelle du système électrique, cette mesure fine permet une gestion plus efficiente des réseaux. Les gestionnaires disposent d’informations plus fiables pour planifier les infrastructures, intégrer les énergies renouvelables et réduire les pertes. Les excédents de production solaire, par exemple à la mi-journée, peuvent être mieux valorisés en orientant certains usages vers ces périodes.
Pour les clientes et les clients, les bénéfices sont également concrets. L’accès à des données détaillées favorise une meilleure compréhension de sa propre consommation et ouvre la voie à des optimisations, parfois modestes à l’échelle individuelle, mais significatives collectivement. Olivier Stössel: Â
La consommatrice ou le consommateur final ne doit pas avoir à se soucier de gérer sa consommation énergétique, il faut au contraire le libérer de cette question.
« Des systèmes de gestion de l’énergie permettent aujourd’hui de piloter automatiquement les installations d’un bâtiment – panneaux solaires, bornes de recharge, pompes à chaleur – en tenant compte des tarifs dynamiques, afin d’optimiser la consommation et de réduire les coûts. Par exemple, si ma propre production ne suffit pas à recharger mon véhicule électrique, le système va prendre l’énergie du réseau lorsque le tarif est le meilleur. »
La numérisation du système énergétique n’est toutefois pas exempte de défis. La cybersécurité et la question de la protection des données figurent en tête des préoccupations. La multiplication des flux d’informations exige des dispositifs de sécurité robustes et une gouvernance claire des données, afin de garantir leur confidentialité et leur usage conforme à la loi. Comme toute infrastructure numérique critique, les systèmes énergétiques doivent être protégés contre les tentatives de piratage.
Pour répondre à ces enjeux, l’AES, en collaboration avec Anapaya, une spin-off de l’ETH, basée à Zürich, a développé le Secure Swiss Utility Network (SSUN), un réseau de communication sécurisé spécifiquement conçu pour les actrices et acteurs du secteur énergétique, sur la base de la technologie SCION. Ce « bouclier numérique » vise à renforcer la protection des échanges de données critiques, en garantissant notamment que celles-ci restent confinées sur le territoire suisse et que les systèmes qui les échangent ne soient plus visibles sur Internet. « Le système SSUN garantit un échange de données sécurisé et assure la souveraineté des données, car tous les points de contrôle se situent en Suisse » explique Olivier Stössel de l’AES. « Il s’agit d’une nouvelle génération de protection, pensée pour répondre aux exigences croissantes en matière de cybersécurité. Le fait que cette technologie SCION soit déjà utilisée par les banques suisses et le secteur de la santé constitue un signal fort en termes de fiabilité ».
Ces enjeux de cybersécurité ne doivent évidemment pas être évités, mais ils doivent également être mis en perspective, puisqu’un système énergétique de plus en plus complexe, piloté sans outils numériques adaptés, exposerait la Suisse à des risques bien plus élevés en matière de stabilité et de sécurité d’approvisionnement. Pour Olivier Stössel:
Notre grand devoir est de transiter vers un monde de l’énergie numérisé, sans compromettre notre sécurité d’approvisionnement et en tenant compte des cyber risques.« C’est toujours la collectivité qui fait avancer les choses » Interview avec Nadia Keller